Mercredi 2 avril 2008
3
02
/04
/Avr
/2008
14:03
On fait la queue dans une boutique glauque. C'est une boutique en vrac, un discount, comme on dit. Les gens aussi sont en vrac; des chomeurs,
des familles à marmaille sans le père, des venus de loin, de Turquie, des Balkans, des bas-fonds, des mèmères à petites retraites, des clodos, des clandos, j'y ai même vu une fois un sosie
de Cloclo qui n'avait pas pris le temps de retirer sa tenue de scène. Les mamies se pâmaient entre le fromage blanc et le jambon premier choix.
Tout ce beau monde flaire les prix les plus bas dans le tas de produits à bas prix. Tout est cher ma p'itit
dame, c'est la faute à not' président qu'est parti en vacances avec not' pouvoir d'achat.
Tout ce beau monde gratte avec parcimonie son petit budget, ils en râclent la surface avec un
canif, récupèrent la poudre d'euro qu'ils versent dans la main en coupe de la caissière. Et tout le monde est dans sa bulle de misère, tout le monde est dans sa merde, la même merde et personne
ne se regarde.
Elle, elle a dans les soixante-dix ans. Elle est maigre, flétrie, des bras longs. Au bout du bras, un sac. Lourd, le sac. Enfin trop lourd pour stationner dans la file d'attente.
L'autre, je lui donne quarante ans, pas plus. Elle pousse un caddie gavé de produits pas chers. Enfin , je dis elle pousse, mais en fait elle pousse rien, elle fait la queue comme tout
le monde. Dans le caddie, un gamin.
La vieille, le gamin et sa mère ont plusieurs points communs. Ils sont tous trois d'origine étrangère, ils crèchent certainement dans le même quartier, ils ont râclé du même canif leur petit
morceau de fortune, ils ont les mêmes rêvent, les mêmes besoins, c'est le même souffle, le même geste.
L'une, celle qui pousse le caddie, aborde l'autre :
- Je suis derrière le monsieur. ( Le monsieur, c'est moi )
L'autre :
- Oui oui, passez si vous voulez.
- Non c'est pas, je passe si je veux, je passe parce que c'est mon tour.
L'autre :
- Je sais pas.
Je suis malade, vous pourriez me laisser passer.
Comme je l'ai dit, la mamie ne pétait effectivement pas la forme. Maigre, flétrie, mais je pourrais ajouter le teint jaunâtre, les yeux
enfoncés dans les orbites, les soixantes-dix balais bien plus lourds que le cabas. La mère de famille, caddie et gosse accroché au ventre ne se dégonfle pas.
- Et moi, vous savez ce que j'ai ?
La mamie ne sait pas ce que peut bien avoir cette grosse vache arrogante, tout ce qu'elle
sait c'est qu'il lui reste qu'un rein et que rester debout trop longtemps lui est pénible.
- Oui oh
oh. Dit la mère en balançant la main comme un chasse-mouches.
- Quoi, tu t'en fous que j'ai qu'un rein ?
Le ton monte, on se tutoie, l'index prend le ciel à témoin, le monde autour s'amuse, regards complices, commentaires de bon aloi, du spectacle à zieuter depuis sa
bulle.
- Et oui je m'en fous. Moi j'ai le petit qui est malade, je suis pressé et puis c'est mon
tour.
Le petit, qui se dévore une barre de chocolat, exhibe une mine réjouie, plus malade que lui tu meurs. La mamie éructe :
- Si je tombe là tu vas voir. Ce sera de ta faute.
Sur ce, comme à regret, une caissière ouvre une autre caisse. La mamie n'a rien remarqué, elle enonce le procès, le code pénal. La caissière l'appelle.
- Venez Madame, je vais vous faire passer.
Fin de l'incident. Derrière moi, la mère de famille, gosse et caddie, marmonait entre ses dents, on lui avait volé sa proie.
Tout le monde est sorti de la boutique, les uns après les autres. Chacun dans sa bulle et jusqu'à la bulle un peu plus grande, ou la cellule familliale, on s'en va voir ce qu'il reste à
râcler.
Hier, près de Marseille.